1- Cent jours seulement ont suffi pour faire oublier News Orléans

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A trois mois du Katrina, 60% des habitants vivent ailleurs et le courant électrique n’a pas été encore rétabli.
Quelques jours après le passage de l’ouragan Katrina, comme on se rappelle, Georges W. Bush avait volé vers la ville dévastée. Le groupe de conseillers qui l’accompagnaient s’étaient munis de très puissants générateurs électriques pour illuminer d’une manière spectaculaire l’église San Luis et la place Jackson. Dans ce cadre théâtral, le Président des Etats-Unis avait fait la promesse de faire « tout le nécessaire pour la reconstruction de la ville ». Et d’ajouter d’une manière solennelle, « il est impensable d’imaginer les Etats-Unis sans la ville de New Orléans. Cette grande ville renaîtra sans aucun doute  » souligna-t-il. Un moment plus tard, les lumières s’éteignirent et le Président s’en alla. Par la suite les plus grandes parties de la ville vont rester plongées dans l’obscurité la plus absolue.

Quand la nuit tombe, une énorme couverture noire enveloppe tout, comme dans une ville du tiers-monde où la vie quotidienne prend fin avec les dernières lumières du jour. Aussi épaisse soit-elle l’obscurité – à laquelle s’ajoute les digues mal construites et la mauvaise gestion de l’Administration Bush – elle ne peut cacher que trois mois après son passage par News Orléans le Katrina aura provoqué la plus grande catastrophe économique de toute l’histoire des Etats-Unis. Plus de 100.000 maisons ne sont plus habitables. Les trois quarts des habitants de la ville sont dispersés sur l’étendu des 50 Etats de l’Union. Durant le jour 160.000 personnes peuples la ville, la nuit 50.000 seulement, dans leur majorité des ouvriers de la reconstruction y restent.

Plus de cinq millions de tonnes de débris, décombres et ordures éventrées jonchent les rues. La compagnie électrique s’est déclarée en faillite. A peine quelques quartiers il y a le gaz et l’eau. De tout l’enseignement scolaire qui comptait 55.000 élèves avant la tragédie, un seul collège public est ouvert. Les élections municipales prévues pour février 2006, sont suspendues et la police est virtuellement ruinée. Deux hôpitaux seulement, dont un est de campagne, fonctionnent. Le système judiciaire à côté de celui de la santé a été l’autre grande victime du Katrina. Les suicides reviennent à la sellette. Plus de 6.600 personnes dont un millier d’enfants sont portées disparues. On continue toujours à repêcher des cadavres, 30 ont été trouvés le mois passé. Ce dernier mardi (06/12/2005) on en a trouvé deux. Plus de 1.300 morts officiellement recensés, si bien que la moitié de ces cadavres se trouvent toujours dans des morgues improvisées à l’attente d’être identifiés. Enfin un authentique panorama de guerre dans le pays le plus puissant et le plus riche de la planète.

Océannetta Williams n’est sans doute pas riche. Ses biens sont insignifiants. A présent tout ce qu’elle possède est contenu dans un sac d’ordure en plastic bleu. Elle est revenue – une fois autorisée à le faire – au quartier où elle avait habitée. Et à la vue de qui restait de son ancien logement, elle s’est littéralement effondrée. Entre un sofa pestilent et des débris de plats, elle ne pouvait laisser – faute de commettre un sacrilège – traîner les photos de celui qui était son mari. Le réveil de petite table semble avoir cessé de fonctionner depuis des siècles. Tous les vêtements sont devenus des haillons bons à rien… Mais la plus terrible de ses angoisses s’est confirmée : La maison sera très difficile de reconstruire. Ses deux fils confirmèrent par la laconique phrase, mission impossible. Tous les murs sont ravagés par la morve et l’humidité. Quant au sol, il se défait sous chaque pas. L’eau était arrivée jusqu’au grenier et avait tour avalé.

Cette dame avait vécu entre les quatre murs de cette maison chacune des 69 années de sa vie tout en assurant que ses parents y avaient habité 83 ans. Elle dispose de trois heures pour « voir et repartir ». Telle est la consigne donnée par les autorités de la FEMA sigles en anglais de l’Agence Fédérale de Gestion des Urgences. Aucune personne ne peut rester dans la zone après quatre heures de l’après-midi car à partir de cinq heures, il commence déjà à faire nuit et l’obscurité devient totale. Une raison entre autres à cette consigne. Durant une nuit sans lune, comme c’est le cas en ce jour, on se trouve dans l’incapacité de distinguer sa propre main. L’arrivée du soir reste le moment où la fermeture saute pour laisser le champ libre aux pilleurs de tout gabarit même quand il ne s’agit au fait que d’ordures et d’immondices à voler. Le couvre feu dure de 18 heures à 6 heures du matin et surtout dans la zone est de la ville. Le Nouveau Quartier du bas de la ville est considéré zone de guerre et est patrouillé par le peu de troupes qui restent sur le terrain de l’armée la plus puissante du monde.

Depuis le 29 août date du passage du Katrina qui a transformé la physionomie de New Orléans, sont passés trois mois. Mais trois sont largement suffisants pour engendrer amplement beaucoup de rage, de frustration et d’impuissance. Le jour où les troupes seront retirées du Nouveau Quartier, la FEMA doit évacuer tous ses employés, car plus d’un se déclare disponible à leur tirer dessus. L’un de ces fonctionnaires s’est trouvé exposé à une telle situation quand un propriétaire lui a lancé : « Foutez-le camp de ma maison sinon je vous tire dessus.  » Même si au fond l’arme qu’il avait à la main ne fonctionne plus. C’était le premier objet qu’il est allé trouver dans les dépouilles de ce qu’était son domicile.

Pour les victimes du Katrina, la FEMA à peine si ça représente plus que les quatre lettres. Déjà au commencement, son ex-directeur Michael Brown avait perdu son poste pour son inefficace, lente et hésitante gestion. S’ajoute à présent le caractère fantasmagorique de sa bureaucratie. «  Personne n’est capable de donner suite à un appel  » assure Eloise Spring. «  Il manque toujours un document à chaque fois qu’on arrive à obtenir un rendez-vous » ajouta-t-elle. « Mais quel document voulez-vous ?  » se demande cette dame de 57 ans. «  Tous mes documents sont pourries là-dedans  » répond-elle à elle-même avec amertume tout en signalant du doigt une maison qui pue l’humidité et la putréfaction.

Quant à Ralph Hedgemord, un monsieur de 75 ans, qui se trouvait à côté de la dame, lui, n’a jamais quitté New Orléans que deux fois dans sa vie. La première pour aller servir son pays au Vietnam et la deuxième et dernière quand il a pu être sauvé du bord de la mort de l’intérieur de sa maison totalement submergée d’eau et évacué par la suite à Houston. En tout cas les deux survivent grâce à l’aide qu’ils reçoivent de quelques autres personnes. Spring dit que, dans le passé, c’était moi qui donnais à la Croix Rouge et à présent – sur un ton comme s’il avait honte de le dire – durant plusieurs jours j’ai mangé grâce à elle. « Au début tout était attention, aujourd’hui personne ne se rappelle de nous. Nous sommes dans le premier pays du monde mais des citoyens de troisième classe  » dit Hedgemord tout en se lamentant.

Le 13 novembre dernier, le quotidien The Times-Picayune, titrait – sentence sans appel – son éditorial « C’est déjà oublié ». Quant à la démocrate Kathleen Babineaux Blanco, gouverneur de la région, déclarait la dernière semaine à CNN : «  Nous avons le sentiment d’être presque définitivement tombé dans l’oubli dans notre propre pays  ». Pour Bobby Jindal, membre républicain du Congrès pour l’Etat de la Luisiana «  il existe une grande préoccupation quant au fait de se voir perdre tout intérêt pour la Nation  ». A son opinion il s’agit d’un véritable goulot de bouteille et il se trouve à Washington. Le Président ainsi que le Congrès se trouvent beaucoup plus préoccupés par l’Iraq, par le cas Plame ou par le Tribunal Suprême que par ce qui se dans le Sud de la Louisiana. A quoi les chefs du Congrès rétorquent en public comme en privée que les représentants politiques de la Louisiana demandent trop et font très peu. Même pas les fonds qui leur sont octroyés pour la reconstruction ne sont gérés d’une manière efficace et honnête. On dit qu’il y a trois moments de corruption associés aux noms de trois villes des Etats-Unis : Deux font déjà partie de l’histoire : New York et Chicago. La troisième c’est New Orléans.

Après le Katrina, l’Administration à Washington avait approuvé un montant de 62,300 milliards de dollars pour la reconstruction de la Côte du Golf qui a subi aussi les dévastations causées par les ouragans Rita et Wilma, une triple et maudite constellation. Si on ajoute les 8,600 milliards en exemptions fiscales et programmes concrets pour toute la région on atteint presque le chiffre de 71,000 milliards, un montant supérieur à celui de 44,000 milliards qu’on avait dédié en urgence après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, mais on reste bien loin du chiffre avancé par les représentants de l’Etat de la Louisiana : Ils demandent 250,000 milliards. La revue Time a repris en titre, ce qu’avait déclaré l’assistant d’un membre du congrès très bien familiarisé avec ce genre de questions budgétaires : « Ce sont des voleurs  ». D’autres journalistes de tout le pays, à leur tour, les accusent de proposer purement et simplement « la loi des pilleurs ». A Ray Nagin, maire démocrate de la ville au passé inondée de jazz et de blues qui s’adressait aux milliers des déplacés à Atlanta (Georgia) les exhortant à revenir à leurs domiciles afin que News Orléans récupère son état normal, du milieu du public, la voix brisée et parsemée de hoquets d’une femme sanglotant d’indignation, lui lança : «  Revenir où ? Revenir où ? Il ne nous reste plus rien  ». C’était une de ces milliers de personnes qui s’étaient entassées au début de septembre à l’intérieur du Superdome.

La femme à la voix brisée n’est pas la seule à ne pas avoir où revenir. Au nord de Baton Rouge (À 120 kilomètres au nord de New Orléans), la capitale de l’Etat de Louisiana, un petit village s’est vu la population doubler. Il s’agit de Baker et sa mer de roulottes blanches habités par les évacués suite au Katrina.

Les Depreo et les Larche ont vécu ensemble et sont morts aussi ensemble. On a trouvé leurs cadavres dans la maison des seconds. Ils sont morts noyés, de panique ou de soif. « On ne le sait exactement  ». C’est ce que rapporte leur voisine Dorothy Travik assise dans le minuscule espace de sa caravane à Baker. Dans le certificat de décès remis à leurs filles apparaît comme cause de décès « décomposition ». «  Les filles sont indignées. Personne ne meurt par décomposition » explique Travik.

La lenteur, l’inefficacité à l’heure de l’autopsie et de l’identification des cadavres est un autre motif de colère et d’exaspération pour les victimes du Katrina. Dans la seule morgue de San Gabriel (Dans la banlieue de Baton Rouge) jusqu’à la semaine dernière plus de 260 cadavres demeuraient sans identification dans l’attente de l’obtention d’une concession à un laboratoire afin de pratiquer les preuves nécessaires de l’ADN sur les cadavres.

A l’entrée de New Orléans les chênes séculaires arrachés et renversés par la puissance des vents étalaient impudiquement leurs gigantesques racines. Le paysage de guerre s’avère encore plus surréaliste en contraste avec le Quartier Français et un certain Garden District restés presque intacts. Les lumières du néon, le whisky et les cabarets des stripteases du Quartier Français cohabitent à quelques mètres des maisons à l’intérieur desquelles des vieillards les mains enfoncées dans des gants de laine tricotée affrontent le froid de l’hiver sans électricité ni chauffage. S’ils branchent le frigo au générateur, ils doivent débrancher la télévision. S’ils branchent le petit four pour chauffer un plat, ils doivent débrancher la télévision…Angela Walters et Lucila Dodge qui totalisent entre elles 170 ans, ont pu résister au passage de l’ouragan en restant à l’intérieur de leur maison. A présent elles souffrent les conséquences et refusent d’abandonner la ville. Elles survivent à raison de deux dollars par jour.

Dans le Quartier Huit, à la tombée de la nuit l’obscurité est totale. En plus des gants de laine, Walters s’est enfoncée la tête dans un bonnet qui lui arrive jusqu’au sourcils. Et afin d’éviter de se heurter dangereusement à quoi que ce soit, dès 6 heures du soir, elle se met au lit jusqu’au matin. La faible lumière des bougies reste insuffisante pour sa vue largement fatiguée. Au matin, quand les avions décollent de l’aéroport Louis Armstrong de New Orléans la vision aérienne qui se contemple d’en haut est insolite. A plus de mil pieds d’altitude, revient l’image de la guerre et ses camps de réfugiés. A présent les toits de milliers de maisons de New Orléans sont bleus pour avoir été couverts de plastics imperméables de cette couleur dans l’espoir de les protéger de détériorations supplémentaires. En tout cas ces familles qui les habitent ont encore de la chance. Elles ont l’électricité et un toit même s’il est bleu et rappelle bien le tiers-monde. (El Pais du 11 décembre 2005)

Ainsi sont les choses dans une société qui a évolué depuis la profondeur de son histoire dans l’idolâtre l’individualisme le plus exacerbé et le plus extrémiste, même si on appelle ça tantôt libéralisme, tantôt néo-libéralisme ou lois du marché. Et comme l’écrit, le Prix Nobel américain Joseph Stiglitz, le Marché malgré toutes ses vertus cesse souvent de bien fonctionner en état de crise. Au fait dans un état d’urgence les mécanismes du Marché se comportent d’une manière répugnante. Le Marché n’a pas fonctionné en envoyant des interminables convoies d’autocars pour évacuer les gens. Non. Il a répondu en multipliant par trois les prix des chambres d’hôtels dans les régions voisines. Même si au fond, il ne fait que refléter le changement dans l’offre et la demande, on ne peut qualifier telle situation que d’extorsion pure et simple des prix. Les Etats-Unis, écrit toujours J. Stiglitz, le pays le plus riche du monde, dispose bien sûr de ressources pour évacuer New Orléans, mais Bush a ignoré le cas des pauvres. Les dizaines, les centaines de milliers de personnes n’avaient pas les moyens de payer leur évacuation. Enfin quand quelqu’un est pauvre il n’a pas de carte de crédit et la plupart de ceux qui sont restés dans la ville n’avaient plus grand-chose, car on était à la fin du mois. Mais s’ils avaient eu de l’argent, il aurait été bien évident de voir comment les mécanismes du Marché auraient répondu à toute vitesse pour proposer l’offre appropriée bien qu’en temps de crise souvent ils ne le font pas.

Même dans le pays le plus riche du monde les moyens restent limités. Quand l’Administration ne cesse de concéder toute sorte de compression fiscale en faveur de la classe la plus riche, les ressources destinées à la réparation des digues se réduisent et si par-dessus le marché, elle fourvoie la Guardia National dans une guerre sans issue en Iraq, forcément il lui reste très de moyens pour affronter une crise interne. Il faut bien choisir. Et que ce que l’on choisit soit l’important. Mais les politiciens myopes, comme Bush, lésinent à investir dans le long terme et ne voient que les avantages du court terme. L’argent qui aurait pu épargner beaucoup de vies humaines a été dépensé dans les campagnes électorales pour capter des votes. Rare sont les fois où on peut voir d’une aussi façon évidente que ce qu’on crache vers le ciel retombe sur son propre visage.

A cette Scène première, ajoutons quelques statistiques à titre indicatif : un américain sur 250 est en permanence dans les prisons. Plus d’un million trois cents milles personnes sont détenues dans les différentes maisons d’arrêt toutes ou presque toutes gérées par des compagnies privées. Des compagnies comme toute autre lucratives et qui ne cherchent qu’à faire des bénéfices. Plus il y a de détenus plus c’est mieux pour leurs actionnaires. Bien qu’il y ait entre ces millions des blancs, la majorité reste composée de noirs et d’hispanos. Plus de quarante millions d’américains vivent au-dessous du seuil de la pauvreté. 45 millions n’ont aucune couverture sociale pour se faire soigner. C’est-à-dire 12,7% des 297millions le nombre total des américains. Ce sont là des chiffres publié le 30 août 2005 par l’Office de Recensement des Etats-Unis pour l’année 2004 (Voir El Pais du 31 Août 2005). Les crimes dans toutes leurs gammes, du vol au viol à l’assassinat pur et simple se recensent à différents rythmes : Par an, par mois, par jour, par heure, par minute et enfin par seconde.

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