Considéré comme le politologue américain le plus créatif de la génération des Kissinger, Samuel P. Huntington est ancien conseiller de Jimmy Carter, professeur émérite de relations internationales à Harvard et cofondateur de la revue Foreign Policy. Prophète du « choc des civilisations », il publie le 27 mai prochain un ouvrage qui fait déjà scandale, sous le titre « Who Are We ? » (Qui sommes-nous ?), dans lequel il accuse les élites globalisées américaines d’avoir renié les valeurs anglo-saxonnes. Huntington appartient à la fine fleur de l’élite bostonienne. Libéral et démocrate, il incarne, à 77 ans, la résistance de la Nouvelle-Angleterre, blanche et puritaine, face au déclin de l’Occident et aux ravages du multiculturalisme.

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Le Point : Il y a dix ans, dans un article publié dans la revue « Foreign Affairs », vous annonciez une guerre imminente entre l’Islam et l’Occident. Après le 11 septembre 2001 et la contre-attaque américaine au Moyen-Orient, la guerre est-elle déclarée ?

Samuel P. Huntington : Je n’ai pas prévu la guerre. J’ai prévu un choc entre les civilisations. Ce que j’ai analysé, c’est le risque de multiplication et de propagation de conflits frontaliers un peu partout dans le monde, provoqués par des tensions de nature ethnique, tribale et religieuse entre les différentes civilisations. En particulier, un choc entre le monde musulman et le monde occidental, Amérique et Europe réunies, m’est apparu comme une des lignes de fracture les plus probables. De ce point de vue, la révolution iranienne en 1979 peut être considérée comme le début d’une guerre larvée entre les civilisations occidentale et musulmane. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui est l’aboutissement dramatique de ce processus : un choc majeur entre l’Islam et l’Occident qui est en train de déstabiliser le monde.

Quelles en sont les caractéristiques ?

Le conflit s’est étendu au niveau global, avec un petit groupe d’islamistes organisés en réseaux qui frappent systématiquement les intérêts occidentaux et qui se sont implantés dans les sociétés ennemies. Cette mondialisation du choc Islam-Occident a été annoncée tout au long des années 90 par la multiplication des conflits locaux dans lesquels on a vu différentes communautés musulmanes chercher à s’émanciper des pays non musulmans. Ce fut le cas au Kosovo, en Bosnie, en Tchétchénie ou au Cachemire. Ce fut le cas aussi, en 2000, avec le tournant de la seconde Intifada dans le conflit israélo-arabe. Avec l’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak, les Américains ont créé un foyer de propagation globale du choc entre Islam et Occident, dont ils seront les premiers à subir les conséquences.

Pourquoi votre analyse n’a-t-elle pas été prise au sérieux par les Occidentaux ?

Dans les années 90, l’Occident vivait dans les lendemains radieux de la guerre froide. Le choc des civilisations est apparu à l’époque comme une image extrême qui annonçait le retour de la barbarie. Je comprends très bien d’ailleurs cette réaction. La plupart des leaders politiques, en Amérique et en Europe, étaient optimistes. Ils partageaient l’idée d’un nouvel ordre harmonieux, où le monde, converti à la liberté après la chute du mur de Berlin, allait embrasser les valeurs de démocratie, adhérer à la culture libérale et moderne occidentale. Mais toute cette vision s’est révélée totalement fausse.

Vous n’avez pas non plus été écouté sur la guerre en Irak…

Cette guerre a été une très mauvaise idée. Ce que j’ai dit avant le début du conflit, c’est que, si les Américains pénétraient en Irak, il y aurait deux guerres. La première, contre Saddam Hussein, contre son régime, son armée et ses officiers. Cette guerre serait gagnée en un mois et demi. La seconde, ce serait celle contre les Irakiens. Elle a commencé depuis la chute de la dictature, et elle a éclaté au grand jour avec la révolte des sunnites dans la ville de Fallouja. Cette guerre-là, les Américains ne la gagneront jamais.

Votre position antiguerre a surpris, car vous êtes un farouche défenseur des valeurs occidentales. L’intervention en Irak n’est-elle pas la réponse des néoconservateurs au choc des civilisations, pour montrer au monde arabo-musulman qu’il a droit lui aussi à la démocratie et à la prospérité ?

Je crois aux valeurs occidentales et à la nécessité de préserver ce que nous sommes. Je crois aussi à la nécessité de défendre les droits de l’homme et d’encourager la diffusion des idées libérales. Mais il faut être réaliste : l’Occident ne domine plus le monde comme au lendemain de la Première Guerre mondiale. La civilisation musulmane, en particulier, constitue un bloc idéologique qui force l’Occident à abandonner toute prétention à l’universalisme. Nous devons reconnaître que des grandes civilisations comme la Chine ou le monde arabo-musulman accèdent au devant de la scène sans partager nos valeurs, qu’elles se développent et se renforcent à leur propre rythme et selon leurs propres orientations. Leur imposer un changement de régime n’est ni souhaitable ni possible. Notre marge de manoeuvre et notre intérêt consistent plutôt à miser dans ces pays sur l’évolution progressive des élites en place.

Face à l’Islam, le camp occidental fait preuve de divisions inquiétantes…

L’Occident peut sauver l’essentiel si l’Amérique évite de prendre des positions extrêmes et adopte une politique de coopération étroite avec l’Europe. Il faut éviter à la fois les écueils de l’unilatéralisme et du multilatéralisme. Dès 1996, j’ai écrit que le choc Islam-Occident aura pour corollaire la division du camp occidental, que les désaccords éventuels entre l’Europe et les Etats-Unis sont autant d’encouragements à l’expansionnisme islamique. L’Europe et les Etats-Unis présentent de grandes différences. En termes de puissance, mais aussi en termes de culture : l’Amérique est un peuple religieux, l’Europe ne l’est pas. Mais elles partagent la même identité occidentale et ont un intérêt commun à la conserver. Je pense pour ma part qu’au début de 2003 les différends transatlantiques sur la question irakienne auraient pu être réglés dans l’intérêt même du camp occidental. L’opposition de la France et de l’Allemagne, d’un côté, et des Etats-Unis, de l’autre, est un échec de l’Occident.

Le bloc islamique peut-il se stabiliser ?

L’un des grands problèmes avec le monde musulman, c’est qu’il est divisé et qu’il n’a pas, comme la Chine au sein du monde asiatique, un Etat qui exerce le rôle de puissance régionale. L’Egypte, le Pakistan, l’Arabie saoudite, l’Indonésie, l’Iran et la Turquie sont tous des candidats virtuels à ce poste, mais ils se font concurrence. C’est dommage pour l’Islam et pour le reste du monde.

Vous citez la Turquie. Est-ce une erreur de vouloir la faire entrer dans l’UE ?

Beaucoup pensent à juste titre en Europe que l’Union politique ne résistera pas à l’entrée de 70 millions de musulmans. La plupart des leaders européens, en privé, sont contre l’entrée de la Turquie en Europe. Valéry Giscard d’Estaing s’est prononcé contre. Je crois qu’il serait souhaitable que la Turquie fasse le choix d’appartenir au bloc islamique, qu’elle accepte de renouer pleinement avec son héritage musulman, que le régime laïque mis en place par Atatürk a voulu éradiquer sans y parvenir. La Turquie est un pays musulman solide, bien administré, avec une armée efficace et une démocratie qui fonctionne plutôt bien. Elle serait le candidat idéal pour donner au monde musulman un leader.

Vous abordez la question de la dissolution de l’identité nationale par les minorités ethniques. Quelle est votre opinion sur la communauté musulmane en Europe ?

J’ai toujours été favorable à l’immigration à partir du moment où elle est assimilée. L’Amérique a une longue tradition d’intégration. Mais nous avons aujourd’hui à faire face au défi de l’immigration en provenance du Mexique, qui tend à remettre en question la prédominance de la culture anglo-protestante sans laquelle l’assimilation culturelle des immigrés n’est pas possible. Si cela continue, l’Amérique va devenir un pays bilingue et biculturel comme la Belgique ou le Canada. Le communautarisme musulman en Europe est un problème différent parce qu’il touche des communautés qui ne sont pas de culture occidentale et qu’il remet en question l’identité chrétienne de l’Europe. Mais il est aussi similiaire en ce qu’il met à l’épreuve la capacité d’intégration de la culture fondatrice des pays d’accueil.

Très critique sur le multiculturalisme des années Clinton, vous prônez une politique d’assimilation assez proche du modèle français. L’interdiction du voile islamique dans les écoles est-elle une bonne mesure ?

J’ai une grande admiration pour le modèle français, et je comprends la logique de cette interdiction. Mais je crois que le voile reste un sujet secondaire. Il y a des réalités beaucoup plus préoccupantes dans les ghettos urbains où les immigrés d’Afrique du Nord, à majorité musulmane, n’ont pas de travail et ne sont pas intégrés. C’est dans ces ghettos que se pose un problème politique avec les musulmans et que la culture française peut être remise en question.

* Prophète du « choc des civilisations », ce professeur de 77 ans incarne la résistance au déclin des valeurs occidentales.

Propos recueillis par Sébastien Fumaroli

Source : le point du 22/04/04 – N°1649

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